Pourquoi faire un atelier d'écriture sur la maternité ?
Les ateliers d’écriture que je propose sont des rendez-vous créatifs, sociaux, intimes et collectifs.
Des temps pour être là, pleinement présente à qui vous êtes, à ce que vous ressentez et à ce que vous aspirez. Mais aussi pour être en lien, pour retisser du lien avec les autres, celleux qu’on croise, qu’on ignore. L’Autre, qui a ressenti aussi, vécu, perdu, désiré. Pour croiser des regards, élargir notre pensée, ne plus se sentir si seul.e.
Il y a du soin dans l’écriture.
Dans le geste d’écrire, où l’esprit se met au diapason du corps. Mais écrire lorsque l’on est une mère est doublement problématique.
Tout d’abord l’histoire nous a rabâché qu’une mère ne peut pas être une intellectuelle, que la femme doit choisir entre le cerveau et le corps et cette pensée s’est imprégnée en nous. Même Simone de Beauvoir l’a dit. C’était une autre époque et le contexte est bien évidemment très très important.
Puis, écrire demande de s’extraire du lien, de se rendre à la solitude. Cela est un challenge énorme pour les mères, surtout les jeunes mères, qui sont imbibées dans le lien avec leur enfant (normal). Parce que l’on veut être avec son enfant oui, mais aussi parce que le poids de la culpabilité de ne pas vouloir être en lien tout le temps, vouloir prendre un temps égoïste, pour soi nous écrase.
Écrire lorsqu’on est mère est de facto un acte féministe.
Vient ensuite ce que l’on décide d’écrire sur cette maternité.
La maternité n’est pas une chose qui ne concerne que les mères ou que les femmes, c’est un fait de la vie qui concerne tout le monde mais dont la plupart se fiche (même des femmes). La maternité tient un rôle énorme aux yeux de la société et de la famille – qui ne cesse de donner son avis, des conseils ou des ordres – comparé à la paternité et pourtant on réduit celle-ci à un sujet de bonnes femmes, de mamans gnangnans.
C’est pour cela que j’ai décidé de faire cet atelier. Un espace où l’on vient interroger des textes de femmes, d’auteurices, de mères mais aussi où nous-mêmes clamons ce qu’est la maternité, contre un récit dominant qui veut raconter à notre place ce que doit ou ne doit pas être la maternité.
Entre la Madonne sacrée, la superwoman et la féministe, la mère devient une chimère qui perd pied.
"On ne veut pas de nous"
Je propose des ateliers pour deux raisons.
1. La première est évidente.
L’atelier est un espace safe et bienveillant pour les mères où elles peuvent enfin s’interroger sur ce qui leur arrive.
Dans cette société hyper individualiste dominée par le capitalisme tout se fait derrière un écran, au loin, dans son confort, loin des autres que l’on exècre de plus en plus en s’y comparant de plus en plus.
J’avais envie de provoquer des rencontres, de vraies rencontres, entre des femmes qui ne se seraient jamais parlées dans la vie.
Des rencontres éphémères mais puissantes. Se confronter aux autres, être en lien, c’est important mais ça l’est d’autant plus quand on est mère. La maternité a cette tendance à isoler les femmes, d’exclure les femmes : de la sphère amicale, professionnelle mais aussi de l’espace public.
On a besoin des mères mais on ne veut pas les voir.
Une participante a dit « on ne veut pas de nous » et c’est vrai. J’ai eu les larmes aux yeux. Cette injustice je la vis, je la vois, je l’entends, je la lis, je la constate.
Mais rien de surprenant dans une société adultiste et validiste qui maltraite les personnes qui ne sont pas efficaces (enfants, retraités, personnes avec handicaps…).
2.Normaliser les récits qui n'appartiennent pas au récit dominant
Ce que j’entends le plus durant mes ateliers d’écriture ?
« C’est fou, je pensais être seule à penser et ressentir cela ».
« Ca fait du bien d’entendre d’autres mères se poser les mêmes questions ».
La seconde raison c’est la mise en commun des expériences et des ressentis.
C’est la force de cet espace. Ici on peut normaliser des choses qui sont jugées, attaquées, invisibilisées par les autres femmes, les hommes, les institutions, nos proches.
Ca ne change pas la société mais ça permet de ne plus être seule dans ce labyrinthe qu’est la maternité. Ca donne de la force, du courage pour résister à toutes les injonctions, à certaines peurs ou tentatives de nous culpabiliser.
Entendre des mères avec des enfants plus âgés, c’est revenir à ce que nous avons perdu, cette transmission de femme à femme, ce maillage précieux qui a été vainement remplacé par le parcours médical.
Dès que l’on tombe enceinte on nous le dit. « N’écoutez pas votre mère, ni votre grand-mère, ni votre soeur ou votre amie ». C’est dire à quelle point la confiance dans le discours des femmes est mince.
N’écoutez pas, sauf lorsque celles-ci disent à quel point c’est fabuleux d’être mère. Cette attention sélective nous n’en voulons plus. Ce mensonge sur la maternité idéale, idéalisée, médicalisée ou puissante non plus.
Les femmes doivent se faire entendre, les mères doivent se faire entendre, prendre de la place, beaucoup plus de place. C’est une question de dignité, de santé mentale, de santé sociale et de société.
Car la mère n’est ni une icône ni une idiote, ni une soumise ni une superhéroine.
Un atelier d'écriture qui prend soin
J’ai hésité à appeler ces ateliers, « atelier d’écriture ».
Parce que ce ne sont pas vraiment des ateliers destinés à l’écriture. Nous ne sommes pas dédiées à l’écriture.
L’écriture est un support, tout comme les textes dans lesquels je vais puiser des thématiques et, ce que l’on nomme, des contraintes.
Les ateliers ne sont pas créés pour permettre aux participantes de perfectionner leur langue ou leur plume. Je ne donne pas de recommandations sur le style, aucun retour qualité. Que ce soit clair, ce ne sont pas des ateliers d’écriture créatif et toute personne qui souhaiterait apprendre à mieux écrire, à développer son style ou à travailler l’incipit ou le déroulement d’une histoire serait déçue.
Mes ateliers s’inscrivent dans ma pratique systémique d’accompagnement. Je prescris parfois l’écriture lors d’accompagnements individuels et de couple, je travail avec la thérapie narrative (branche de l’approche systémique) et j’utilise les récits, les contes et les métaphores comme outils thérapeutiques.
Parce que les mots inventent des réalités, créent des mondes, figent la normalité, imposent des règles. Ce sont des inventions parfois très arbitraires qui nous sécurisent et nous paralysent.
La systémie est avant tout une science de la communication, et la communication passe beaucoup par les mots (mais pas que). Les mots que l’on choisit, à qui on les donne, ce que l’on retient, les mots prisons, les mots excuses, les mots qui portent malheur, les mots mantras, prières, tout notre imaginaire est là et avec, nos interactions avec nous-même, les autres et le monde…
Alors j’utilise l’écriture au service de la découverte de l’intimité et du lien que l’on a construit avec l’extérieur.
René Char a écrit : « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que l’on ne sait pas d’eux ».
Ici il n’est pas question de psychanalyse et d’inconscient. J’entends l’idée de lâcher le contrôle sans se rendre compte que cela arrive. Emporté par l’élan de la consigne et par le groupe, des mots que l’on a entendu plusieurs fois racontent alors de nouvelles choses. Ce n’est plus les mots qui disent mais bien la personne qui écrit qui ne perçoit plus de la même façon les choses. C’est un changement de perception et de réaction.
Cela rejoint cette belle phrase de Franz Kafka :
« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »
Un livre, un texte, une poésie, une lettre, l’écriture a pour mission de venir libérer les choses qui sont emprisonnées en nous. Et en nous il y a le monde, nos proches, notre famille, l’Histoire, des histoires, des émotions, les nôtres, celles que l’on cache, celles que l’on tait et celles dont on ignore l’existence.
Durant les ateliers surgissent des ressentis très forts. Avec un simple exercice, une contrainte de quelques lignes émergent des parties de nous qui étaient là mais dont nous ignorions tout. C’est peut-être cela que René Char voulait dire.
L’atelier est un chantier qui ne permet pas tout, il déverrouille des choses dans un cadre apaisant et bienveillant. Nous y allons avec douceur, à la rencontre de cette maternité.
Cercle de parole participatif
Il y a une très grande place accordée à la parole durant mes ateliers.
Je ne vois pas l’intérêt d’écrire en groupe dans un silence morbide. De repartir chez soi avec ses textes. Je ne vois pas l’intérêt d’écrire en groupe s’il n’y a pas partage.
On peut ne pas être d’accord avec moi mais c’est ainsi ici.
L’atelier alterne donc entre des temps de lecture, des temps d’écriture et des temps de partages, de réactions et de discussions. Julia Kerninon parle « d’arracher notre maternité au silence ». C’est cela que je tente de faire avec ces atelier d’écriture.
Les règles sont claires :
– on ne se donne pas de conseils en maternité
– on ne coupe pas la parole
– on écoute et on accueille les récits des autres
– on échange avec respect
Je tiens le cadre des ateliers avec précaution pour ne pas reproduire ce qui se passe en dehors.
C’est la multiplicité des discours qui est beau et non leur uniformisation.
Oui ce sont bien des ateliers d'écriture politiques
Julia Kerninon qui est l’une des écrivaines contemporaines françaises engagée, sinon la plus engagée, dans le récit de la maternité parle de « patraiarcapitalisme » dans une de ses infolettres de Substack. Elle y partage son intérêt pour la dimension politique de la maternité.
C’est absolument fondamental et je serai très mauvaise systémicienne si je ne prenais en compte la dimension politique de la maternité dans cet atelier.
En thérapie systémique on cherche à multiplier les points de vue pour élargir sa perception. Cela inclut de prendre en compte le contexte socio-culturel, l’intersectionalité également.
Être mère oui mais quoi d’autre ? Mère blanche ou racisée ? Mère hétéro ou lesbienne, mère solo ou en couple, mère jeune ou âgée, mère orpheline, mère précaire ou mère aisée, mère malade ou valide…
Devant la scène qu’est le monde, celui du travail, de la santé, chaque mère aura son expérience et il y a une difficulté à avoir un discours uniforme de mère. Comme il y a une difficulté à avoir un discours uniforme de femme. Ca ne fait pas communauté tout de suite. C’est en regardant les obstacles à la maternité que l’on se rapproche, c’est en regardant nos enfants que l’on peut se rapprocher aussi. La maternité est un sujet central dans la société, un sujet qui parle de classes sociales, de genre, de domination. Parler de la maternité c’est parler de la place de la femme, de la place de l’enfant, de la place, de prendre de la place, du droit de vivre, de faire du bruit, de se déplacer sans se faire agresser…
Car ce ne sont pas les enfants qui rendent les mères malades mais les conditions affreuses dans lesquelles nous les avons.
Oui, la maternité est un sujet extrêmement politique qui réside dans de multiples combats qu’on le veuille ou non. Le féminisme (nécessaire, le féminisme radical a voulu exclure la maternité pour libérer les femmes de la domination patriarcale dans les années 70 – aujourd’hui avec l’évolution de la lutte, l’arrivée de la contraception et le choix de faire ou de ne pas faire des enfants, le combat pour être une femme sans forcément être une mère, il est temps que les femmes se réunissent pour se soutenir, mère ou non mère), l’intersectionnalité, la santé, l’urbanisme, l’éducation, la vie pro, les mères sont partout et il est temps que ce soit accepté de les entendre.
Mes conseils lecture autour de la maternité
J’ai beaucoup de demandes sur les références que j’utilise pour mes ateliers.
J’ai lu beaucoup de choses autour de la maternité. Des essais, des romans, des autobiographies. Je n’ai pas tout aimé, il y a des répétitions, il y a des passages que j’aime, d’autres moins. Mais je suis heureuse que tous ces textes sortent. Encore une fois, il faut multiplier les points de vus et chacune en tirera ce dont elle a besoin.
C’est justement le but de l’écriture, que nous ne nous retrouvions pas avec 3 choix de maternité : la tradwife, la working mum et la louve.
En essai, il y a des textes forts comme La Puissance des Mères de Fatima Ouassak que j’adore puisque le texte veut justement replacer la maternité au centre d’un combat contre le racisme, l’exclusion, la précarité et la violence sur les enfants (et les mères dont mères solo de quartiers défavorisés). C’est exactement le genre de texte politique, à l’intersection et féministe que nous avons besoin d’entendre et qui doit être lu par les non mères et les hommes.
Un autre texte de ce style est Résister à la culpabilisation de Mona Chollet qui ne pouvait pas traiter un tel sujet sans accorder un chapitre à la maternité. On la remercie.
Il y a des essais plus axés sur une maternité féministe mais qui n’intéresseront pas forcément les non mères.
Quand aux romans, je n’en ai pas mis beaucoup. Ils sont, pour beaucoup, autobiographiques lorsque l’expérience de la maternité est le sujet principal. Il y a évidemment plein d’autres romans qui abordent la maternité sans en faire un thème central.
Je vous invite à partager vos textes préférés sur le sujet si vous souhaitez enrichir cet article.
Ma liste non exhaustive :
Essais
● De mère en filles, 10 récits de transmission féministe à l’ère de me too. Collectif ● Le prix à payer – Lucile Quillet
● La Puissance des mères – Fatima Ouassak
Ceci est notre post-partum – Ilana Wetzman
● Comment réparer la maternité – Iman Mersal
● Être mère – collectif sous la direction de Julia Kerninon (témoignages)
● Mères sans filtre, 8 récits intimes de déclics féministes pour libérer la parole sur la maternité – collectif (témoignages)
● Maman noire et invisible: Grossesse, maternité et réflexion d’une maman noire dans un monde blanc – Diariatou Kebe
● Un si gros ventre – Camille Froidevaux-Metterie (philosophie moderne)
● Résister à la culpabilisation – Mona Chollet
● Daronne et féministe – Fabienne Lacoude
● Nouvelle mère – Cécile Doherty-Bigara (autobiographie)
Romans
● Lait Noir – Elif Shafak
● Le bébé – Marie Darrieussecq
● Toucher la terre ferme – Julia Kerninon
● Mettre au monde – Cloé Korman
● La femme gelée – Annie Ernaux
● Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras
● Beloved – Toni Morrison
● Pleine et douce – Camille Froidevaux-Metterie
● Femme qui court dans la montagne – Yûko Tsushima
“ Une « bonne mère », saurais-je l’être ? » Marie Darrieussecq.
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