Quoi ? Oui, oui, vous avez bien lu. Pas à réussir. À échouer.
J’ai acheté le premier cahier de vacances avec excitation. Prise dans la nostalgie de mes après-midis d’été, enfermée dans le salon parmi les odeurs de nectarines et de crème solaire, à attendre que le cagnard* (chaleur en marseillais*) ne tombe, et dans la hâte de partager à mon tour ce moment avec mon enfant.
Mais rapidement, d’autres souvenirs me sont revenus. Ceux d’une enfant qui a peur de mal faire, de ne pas connaître la bonne réponse, de rater, d’être obligée de finir les quatre pages pour réussir. De sentir le regard de l’adulte au-dessus de ma tête qui attend désespérément qu’on en finisse. L’envie de ne pas fatiguer ma maman déjà à cran, les doigts sur le front, qui n’avait pas envie de faire ça mais qui le fait parce qu’il le faut, que « c’est comme ça », une bonne mère fait faire des cahiers à son enfant. Les souvenirs des disputes, des pleurs, des crises, le sentiment d’avoir vraiment échoué son parent, d’avoir déçu et éreintée une mère d’une nature douce et patiente.
Car il y avait une chose qui n’arrivait pas chez moi, qu’on ne voulait ni mentionner ni observer : c’était l’échec. Si je ratais, on ne me disait pas « c’est pas grave, recommence. » Il n’y avait pas d’humiliation, pas de mauvais mots mais rater voulait dire ne pas réussir, et il fallait donc reprendre, persévérer. Sauf que persévérer, quand on n’est pas encouragé, pas autorisé à mal faire, quand l’échec n’est jamais normalisé… Quand l’échec est vu comme un manque de volonté, une flemme de l’enfant, ou pire dans certains foyers, comme un manque d’intelligence, comment fait-on ?
Les vertus de l’échec de Charles Pépin
Je vois dans mes séances de nombreuses personnes qui n’en peuvent plus de perfectionner, de devoir toujours faire mieux, plus. Elles veulent baisser les bras, après toutes ces années la réussite recule à chaque fois qu’ils tentent de la toucher.
Pour d’autres, réussir est la seule issue possible, l’ambition n’a pas de limite et pas de fin. Il est primordial de réussir pour être considéré, pour être aimé, même si ça épuise, même si ça casse des liens, même si ça fait mal, isole, rend malade, dégrade l’estime de soi. Réussir, persévérer, réussir, recommencer. On connaît la devise de notre société : produire plus, gagner plus.
Puis je suis tombée sur un livre audio de Charles Pépin, Les vertus de l’échec. En tant que bonne française, je suis moi-même une accidentée chevronnée de l’échec, et ça n’a jamais été vraiment ma tasse de thé. Ce titre a piqué ma curiosité.
Un échec, vertueux ? Voilà un titre qui va déplaire à beaucoup de monde me suis-je dit. Cette tentative de prendre le contre-pied d’une pensée établie, de venir interroger une certitude culturelle bien installée socialement, c’est ma came.
Le texte est très intéressant même si un peu redondant sur certains points, mais puisque l’écoute dure plus de 4h, j’ai décidé de vous retranscrire ce que j’ai retenu de son analyse et de partager à l’occasion, ce que j’en ai pensé.
Charles Pépin le dit clairement : notre rapport à l’échec est culturel. En France, échouer est très mal perçu. Dès l’entrée à l’école, on note, on pénalise l’échec, on le stigmatise. Et quand on parle de l’Ecole on parle ici de l’éducation nationale et non des professeurs dont beaucoup cherchent à encourager les élèves. Ici, c’est donc au système que Pépin s’attaque. En France, on grandit donc avec l’idée que rater, c’est une faiblesse, une faute et que l’on doit en avoir honte. Ainsi, les élèves français préfèrent (selon une étude qu’il mentionne), ne pas donner de réponses et perdre des points potentiels plutôt que de se tromper. Mais cela continue même bien après l’école. Combien sommes-nous dans nos groupes perso ou au travail à ne pas oser dire quelque chose car nous n’en sommes pas sûrs ? Combien sommes-nous à sauter sur notre portable pour vérifier avant de parler ? Combien sommes-nous à ne pas entreprendre un projet, une idée, un rêve, par peur d’échouer ? Et de se dire que l’on ne pourra pas se remettre de cet échec.
D'où vient cette vision très négative de l'échec ?
D’où vient cette idée, cette croyance très ancrée sur l’échec ?
Comme toutes les autres.
Catherine Mengelle explique très bien dans son livre de thérapie narrative : qu’une croyance provient de discours qui naissent dans un lieu, à une époque, pour une raison ou une autre, et qui s’installent jusqu’à devenir une vérité absolue que l’on ne va plus interroger. Et ces discours créent des pratiques. Pratiques que l’on ne retrouve d’ailleurs pas toujours lorsque l’on voyage. Et si les discours sont utiles pour permettre de ne pas tout interroger constamment et de faciliter le quotidien, il y en a qui sont dominants et qui viennent influencer nos vies de façon invisible. Les discours racontent un point de vue sur des choses, un point de vue d’un lieu et d’une époque et qui peuvent durer plus ou moins longtemps. Les discours créent d’autres histoires qui leur permettent de rester actifs. C’est ce que Foucault définit comme “normes de société”, auxquelles on adhère sans se poser de question, qui dépassent, écrasent nos valeurs et même nos croyances personnelles. “Dans la vie il faut… – on dit que…. – pour être une bonne ou un bon… il faut… – Ainsi, on se sent souvent en échec face à des normes alors que, comme le défend Michael White, ce sont bien ces normes qui échouent à s’imposer à nous.
C’est précisément là que rejoint mon approche systémique et narrative. Ici, l’échec vient se frotter à la norme sociale de la réussite.
« Rater, ce n’est pas réussir » n’est pas une réalité objective : c’est une histoire, transmise, répétée, jamais vraiment questionnée, qu’on a fini par prendre pour un fait acquis. Mon travail de thérapeute consiste beaucoup à ça, déconstruire ces certitudes, questionner la réalité qu’on nous a présentée comme universelle, et redonner à chacun.e la possibilité d’écrire une autre histoire.
Pourquoi refusons-nous de trouver des vertus à l’échec, quand d’autres pays, et certains grands noms, le cultivent ? En tant qu’êtres humains, pourquoi refusons-nous cet apprentissage, au profit d’un récit qui nous éloigne de nos propres créations ?
Narcissisme sur fond d'individualisme
Fierté française mal placée ? Sûrement mais aussi à cela s’ajoute une culture capitaliste individualiste dominée par l’obsession de la performance et le tour est joué.
Il y a ici une démarche très narcissique, infantile et orgueilleuse, de vouloir réussir du premier coup, de se croire au-dessus des autres. Ce complexe de supériorité, il est très présent en France. Beaucoup se sentent humiliés dans l’échec et n’y voient aucune vertu. Pourtant Charles Pépin montre, par de nombreux exemples, de Einstein à Federer ou Steve Jobs, que les plus grand.e.s femmes et hommes ont échoué de nombreuses fois.
Et c’est bien l’orgueil qui en a mené certains à leur perte, ceux qui ne se méfiaient plus des autres avec des délires narcissiques.
Il rappelle l’importance de développer de l’humilité, nécessaire à l’acte de création. L’humilité, venant de Humus, la terre signifie redescendre sur terre, ce qui veut dire, d’arrêter de se prendre pour des dieux et de se voir tel que l’on est, dans une réalité qui permet de réussir et non de vivre dans un fantasme déconnecté.
”Retrouver la terre pour re-viser le ciel”.
Alors oui, échouer peut-être très douloureux, une véritable crise. Mais là encore Pépin nous rattrape avec l’étymologie car “la crise : ce qui sépare” n’est pas une fin en soi mais bien une ouverture, une occasion pour changer et avancer différemment. Après tout, la systémie l’a bien montré : le problème vient souvent moins de la situation elle-même que de notre insistance à faire toujours plus de la même chose pour la résoudre.
La crise ouvre de nouvelles voies, d’autres possibles. C’est l’occasion parfaite pour déconstruire un discours souvent dualiste et de proposer une alternative plus juste pour soi. “La déconstruction, c’est la justice” disait Derrida.
L’échec est donc une opportunité, une chance, une liberté.
Les points que je retiens de ce livre
Charles Pépin conseille de nombreuses choses pour aider les personnes à mieux accueillir l’échec dans sa vie. Je retiens ces points en particulier :
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Distinguer le “faux échec” du “vrai échec”
Ce que les autres perçoivent comme un échec ne l’est pas forcément pour nous. Le “vrai échec”, celui qui nous traverse, est douloureux, il nous transforme. L’échec définitif, c’est celui qu’on refuse de vivre, d’exprimer.
Remettre en question le concept même d’échec, c’est remettre en question tout ce qu’on a toujours considéré comme un échec. Ça peut sembler vertigineux, comme si le sol se dérobait sous nos certitudes les plus anciennes. Mais c’est précisément là, dans ce vertige, que réside la liberté d’être soi.
“Je porte sur moi les cicatrices de toutes les batailles que je n’ai pas menées” Pessoa.
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L’échec est un révélateur de soi
Échouer agit comme un miroir : tout d’abord, il reflète nos valeurs profondes et révèle ce que l’on souhaite vraiment, ce qui compte, pourquoi. Sans échec, comment savoir si nous étions sur la bonne voix ? Alors oui, cela passe par des pertes et des douleurs, mais c’est cela, l’apprentissage de la vie.
Puis, il nous envoie des feedbacks pour rectifier ce qui ne va pas.
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Devenir ce que l’on est.
Persister ou abandonner, voilà ce que l’on assène aux gens depuis leur enfance. Et pourtant, cette vision binaire est encore une norme qui nous éloigne des nuances dont nous avons tant besoin. La binarité est en soi, une norme écrasante, réductrice et maltraitante. Bien/mal – positif/négatif – gentil/méchant – beau/moche – intelligent/bête – juste/injuste – réussite/échec… La vie est en effet bien plus complexe. La pensée binaire excessive n’engendre pas une facilité de vie mais vient, au contraire, créer des frictions en excluant toutes les palettes nécessaires au fonctionnement d’une société et d’un écosystème.
Il existe donc une troisième voie bien sûr qui ne demande ni d’abandonner, ni de persister dans la douleur.
C’est celle de se réinventer.
Traverser l’échec pour se rapprocher de son axe véritable, ajuster sa trajectoire plutôt que de s’y accrocher coûte que coûte ou de tout lâcher.
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L’échec, c’est la qualité du rebond, pas l’absence de chute.
Ceux qui traversent un échec et s’en relèvent le font parce qu’ils y trouvent un sens. Bien sûr qu’il n’est pas question de dire qu’échouer est vertueux en soit, ni que c’est positif. Ce n’est pas l’échec en soi qui construit, c’est ce qu’on en fait. Certains apprennent d’ailleurs plus vite en échouant tôt et souvent, plutôt qu’en évitant le risque. Comme l’a dit Thomas Edison inventeur de l’ampoule électrique : « « Je n’ai pas échoué. J’ai simplement trouvé 10 000 solutions qui ne fonctionnent pas. »
Chez les scientifiques, l’erreur rectifiée est le seul chemin pour trouver la vérité. Chez les artistes, les ratures, les corrections, les esquisses sont par milliers avant le chef-d’oeuvre.
-
“L’erreur est humaine”
J’aime ce passage où Charles Pépin mentionne le philosophe Gaston Bachelard, grand défenseur de l’échec. Il explique ainsi que la phrase “l’erreur est humaine” ne veut pas seulement dire que l’on doit accepter ses erreurs car elles font partie de la vie, mais que l’erreur appartient à la nature même de l’Homme, qu’elle EST humaine.
C’est donc la nature inachevée de l’humain avec une naissance prématurée pour survivre qui mène les humains à devoir échouer pour apprendre. Un oiseau sait par nature construire son nid sans jamais échouer : c’est l’instinct, le nid est parfait dès le départ et les autres oiseaux n’ont pas à lui montrer. Mais nous, nous ne savons pas construire une maison, ni nous nourrir de naissance.
Et c’est précisément cette grande imperfection de départ qui nous donne la liberté et les compétences pour évoluer. C’est en fin de compte grâce à la liberté d’échouer que l’être humain invente et crée depuis tous ces siècles de nouvelles choses.
Comment mieux accueillir nos échecs et ceux des autres ?
Alors comment changer notre discours devant les échecs de nos enfants, de nos ami.e.s, de nos collègues ?
– Normaliser l’échec : “Qu’as-tu raté aujourd’hui ?”
– Encourager : “Tu as raté, bravo !” et éviter les “c’est pas grave, tu vas réussir”
– Interroger “Qu’as-tu appris en te trompant ?”
– Expliquer et donner du sens “Ainsi, tu sais qu’en faisant ceci ça ne marche pas donc nous pouvons réfléchir à ce qui pourrait marcher”
– Donner des exemples inspirants : “Regarde les carnets de Proust, vois toutes les ratures, toutes les corrections pour chaque livre.”
– Citer Samuel Beckett « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux » Echouer mieux, j’aime.
– ou Einstein « Celui qui n’a jamais fait d’erreur n’a jamais rien essayé de nouveau ».
– Changer de point de vue : ne plus voir dans les échecs des autres un manque de volonté ou d’intelligence mais une envie d’apprendre, du courage et de l’audace
– Féliciter les reprises et nouvelles tentatives
– Montrer l’exemple en se trompant devant les autres et en accueillant cela sereinement pour en parler ensemble
Un cadeau pour cet été et pour l'avenir
Alors voilà, je vais garder mon cahier mais nous allons le traverser différemment.
Je n’ai plus envie que ce soit parfaitement réalisé, je ne veux pas qu’il réussisse à la perfection chaque tracé. Je veux lui offrir cette liberté vertigineuse : celle de rater, de ne pas savoir, de recommencer. Je veux l’encourager à échouer, lui qui, déjà à quatre ans, me dit « j’aime pas rater », les sourcils froncés.
Quelle réussite justement, pour moi, ce serait de le laisser échouer. De valoriser cela. De l’encourager à traverser ses échecs.
Cet été, je nous offre ce cadeau, à lui et à moi : échouer. Échouons ensemble sur le sable.
Bon été à vous.
Adriana Tourny
Bibliographie :
- Les vertus de l’échec – Charles Pépin
- Grand Manuel de’Approche Narrative – Catherine Mengelle
«Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better.»
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