Par Adriana Tourny – Thérapeute systémique à Paris et en ligne (individuel, couple).

La thérapie systémique est une approche thérapeutique qui permet de comprendre les difficultés psychiques, relationnelles ou professionnelles dans leur contexte.

Cette approche propose une lecture différente des problèmes : on ne cherche pas à supprimer à tout prix le symptôme mais on vient l’écouter, l’interroger, sur son rôle, son utilité pour la personne et l’entourage. C’est une thérapie qui déconstruit les diktats et qui s’attaque aux récits dominants pour laisser chaque personne et chaque situation s’exprimer dans son unicité. 

Quand la jalousie s'invite dans le couple et fait son nid

La jalousie est probablement l’une des émotions les plus mal comprises dans le couple. Lorsqu’elle apparaît, les regards se tournent rapidement vers celui ou celle qui la ressent. On parle de manque de confiance, d’insécurité ou de possessivité. Pourtant, cette lecture est souvent incomplète.

L’approche systémique nous invite à déplacer notre regard. Plutôt que de chercher immédiatement ce qui ne va pas chez une personne, elle propose de s’intéresser à ce que la présence de la jalousie nous apprend sur la relation elle-même.

Comment cette émotion est-elle entrée dans le couple ? Comment a-t-elle trouvé une place ? Que permet-elle de maintenir ? Que cherche-t-elle à protéger ?

Quand le système désigne un responsable

Dans de nombreux couples, une personne finit par devenir le « problème officiel ».

C’est elle qui est jalouse.
C’est elle qui souffre.
C’est elle qui consulte.

Les thérapeutes systémiques parlent parfois de patient identifié ou de client désigné. Ce n’est pas le thérapeute qui désigne cette personne mais bien le système lui-même dans lequel la personne évolue : le couple, la famille ou l’entourage.

Toute l’attention se concentre alors sur celle ou celui qui porte le symptôme.

Le rôle du thérapeute systémique consiste au contraire à dézoomer. Non pas pour nier la responsabilité de chacun, mais pour comprendre ce qui se joue autour du symptôme.

Car une question essentielle mérite d’être posée :

Que risquerait-il de se passer si la jalousie disparaissait complètement ?

Et si la jalousie avait une fonction ?

Cette question surprend souvent.

Nous avons l’habitude de considérer les symptômes comme des problèmes à supprimer. Pourtant, en systémie, un symptôme est rarement considéré comme inutile. Même lorsqu’il provoque de la souffrance, il participe souvent à un équilibre relationnel.

La jalousie cherche fréquemment à protéger quelque chose de précieux : le lien, la proximité, le sentiment d’importance ou la peur de perdre une place dans la vie de l’autre.

Le problème est que les stratégies qu’elle utilise produisent souvent l’effet inverse de celui recherché. C’est ce que l’on appelle la prophrétie auto-réalisatrice qui arrive très fréquemment dans les cas de jalousie.

Pour protéger la relation, elle peut finir par l’étouffer.
Pour obtenir de la sécurité, elle peut créer davantage de méfiance.
Pour maintenir la proximité, elle peut générer de la distance.

Quand le symptôme devient aussi une solution

Prenons l’exemple d’un couple dans lequel une femme est très jalouse. Son compagnon affirme ne plus supporter les demandes de réassurance, les questions répétées ou les inquiétudes constantes.

Tout semble indiquer que la jalousie est le problème, la femme est jalouse donc c’est elle le problème à « soigner ».

Pourtant, en explorant davantage leur fonctionnement relationnel, un paradoxe apparaît.

Cet homme souffre lui-même d’importantes peurs d’abandon. Il est épuisé par la jalousie de sa partenaire, mais il trouve aussi dans cette jalousie une réassurance. Il s’agace de devoir constamment répondre à ses inquiétudes tout en étant rassuré par l’intensité de l’attachement qu’elle manifeste.

De son côté, cette femme n’a jamais été aussi jalouse dans ses précédentes relations. Avec ce partenaire, la jalousie prend des dimensions qui l’effraie et la surprenne. La dame perd peu à peu le contrôle de l’émotion.
La jalousie devient progressivement une façon de maintenir le lien du couple.

La jalousie agit alors comme une colle relationnelle.

Une colle parfois douloureuse.
Parfois étouffante.
Mais une colle malgré tout.

Et y toucher va être risqué pour la thérapeute. Il y a souvent beaucoup de résistance autour de la jalousie.

Le paradoxe devient visible lorsque la situation évolue grâce à la thérapie. Lorsque Madame gagne en confiance, développe davantage d’autonomie et cesse progressivement de réclamer des preuves d’amour, son compagnon va se sentir soudainement déstabilisé et reprocher un manque d’amour et d’attention. Ce qu’il dénonçait comme un problème participait aussi à sa manière à son sentiment de sécurité.

Cela ne signifie pas que la jalousie était souhaitable.
Cela signifie qu’elle remplissait une fonction dans le système relationnel.

Toutes les jalousies ne racontent pas la même histoire

Il est également important de distinguer les formes que peut prendre la jalousie.

Certaines personnes semblent retrouver cette émotion dans la plupart de leurs relations amoureuses. Dans ce cas, il est utile d’explorer la manière dont elles se représentent les liens, leur place dans la relation ou les preuves d’amour qu’elles attendent.

La jalousie devient alors une manière privilégiée d’interpréter certaines situations.

À l’inverse, d’autres jalousies apparaissent dans des circonstances particulières.
Un partenaire devient plus distant.
Les comportements deviennent ambigus.
Des engagements ne sont plus respectés.
La confiance se fragilise.

Dans ces situations, la jalousie peut être davantage liée à ce qui se passe dans la relation qu’à une caractéristique stable de la personne.

Autrement dit, certaines jalousies sont davantage circonstancielles tandis que d’autres semblent davantage organisées autour de la relation à soi et à l’autre.

La carte n’est pas le territoire

Cette distinction nous amène à une idée essentielle de l’approche systémique et narrative : la carte n’est pas le territoire.

Nous ne réagissons jamais directement à la réalité. Nous réagissons à la représentation que nous nous en faisons.

La jalousie nous renseigne d’abord sur notre carte.

Elle nous dit :
« Quelque chose me semble menacer un lien important. »
Mais elle ne nous dit pas automatiquement si cette menace existe réellement.
La jalousie n’est donc ni forcément juste, ni forcément fausse.
Elle constitue une hypothèse.
Un signal.
Une information à explorer.

Cette distinction nous amène à une idée essentielle de l’approche systémique : la carte n’est pas le territoire.

Nous ne réagissons jamais directement à la réalité telle qu’elle est. Nous réagissons à la représentation que nous nous en faisons.

Nos expériences, nos croyances, notre histoire, notre culture et nos relations influencent la manière dont nous percevons une situation.

Lorsque la jalousie apparaît, elle nous renseigne d’abord sur cette lecture du monde. Elle nous indique qu’une partie de nous perçoit une menace pour un lien important.

Cela ne signifie pas nécessairement que cette menace existe objectivement. Cela ne signifie pas non plus qu’elle est imaginaire.

Le travail thérapeutique consiste moins à opposer les faits et les interprétations qu’à explorer comment certaines significations se construisent, se renforcent ou se transforment dans la relation.

Une émotion parfois trompeuse, parfois précieuse

À force de vouloir dépasser la jalousie, nous risquons parfois d’oublier qu’elle remplit aussi une fonction d’alerte primordiale.

Comme toutes les émotions, elle attire notre attention sur quelque chose qui nous semble important, quelque chose à protéger, cela peut-être la relation l’autre mais souvent c’est nous-même que la jalousie semble vouloir protéger.

Parfois elle se trompe.
Parfois elle voit juste.

Elle peut révéler une interprétation erronée de la situation.

Mais elle peut également attirer l’attention sur une prise de distance progressive, une ambiguïté persistante, un manque de réciprocité ou des engagements qui ne sont plus respectés.
Il faut se méfier des personnes qui taxent très rapidement leur partenaire de « jalou.x.se » à la moindre occasion. Ceci peut-être une façon de maintenir à distance, de gaslighter ou d’évitement.

Le défi n’est donc pas de croire aveuglément la jalousie ni de la faire taire.

Le défi est d’apprendre à dialoguer avec elle.

À écouter ce qu’elle raconte de notre carte tout en vérifiant ce qui se passe réellement dans le territoire.

Comprendre n’est pas excuser

Une dernière nuance est indispensable.

La jalousie est une émotion.
La violence est un comportement.
L’emprise est une dynamique relationnelle.
Le contrôle est une stratégie relationnelle.

Ces réalités ne doivent pas être confondues.

Une personne jalouse n’est pas nécessairement manipulatrice ou violente.

Cependant, lorsque la jalousie devient le principal organisateur de la relation, certains comportements peuvent devenir problématiques et être vécus comme violents : surveillance excessive, vérifications répétées, restrictions, accusations permanentes ou isolement progressif du partenaire.

Comprendre la fonction de la jalousie ne revient jamais à justifier ces comportements.

Le rôle du thérapeute est à la fois de comprendre le système et de protéger les personnes qui le composent. Si le besoin numéro un est la mise en sécurité de la personne victime de la jalousie cela doit être fait.

 

Conclusion

Dans une lecture systémique et narrative, la jalousie n’apparaît ni comme une preuve d’amour ni comme un simple défaut de caractère. Elle est une émotion qui nous renseigne sur l’importance que nous accordons à un lien et sur les menaces que nous croyons percevoir autour de celui-ci.

Parfois, elle surgit dans certaines circonstances particulières. Parfois, elle semble nous accompagner de relation en relation, comme une vieille connaissance qui s’invite dès qu’un attachement devient important.

Elle nous souffle alors de rester vigilants. De ne pas nous reposer. De surveiller les signes annonciateurs d’un rejet, d’une trahison ou d’un abandon.

Ses intentions sont souvent protectrices. Elle cherche à éviter la souffrance, à préserver le lien ou à empêcher une perte redoutée.

Pourtant, lorsqu’elle prend trop de place, elle peut finir par organiser la relation autour de la peur. Les demandes de réassurance se multiplient, la confiance s’érode, la liberté se réduit et chacun devient progressivement prisonnier d’une menace qui n’est parfois jamais arrivée.

Le paradoxe est alors cruel : à vouloir empêcher l’abandon à tout prix, la jalousie peut contribuer à fragiliser le lien qu’elle cherchait justement à protéger.

L’enjeu n’est donc ni de la condamner ni de lui obéir aveuglément. Il est de comprendre ce qu’elle tente de préserver, d’écouter ce qu’elle cherche à nous dire et de trouver d’autres façons de prendre soin de la relation sans laisser la peur en devenir le principal guide.

“ La carte n’est pas le terrtoire.Alfred Korzybski

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